19 août 2006

C.R.A.Z.Y.


Les années 60 ont été, à priori, très similaires d'un côté à l'autre de l'Atlantique tellement un français comme moi, né dans cette décennie, a pu retrouver autant de souvenirs, autant de 'madeleines'. Quel plaisir et quels flash backs de remonter le temps au sein de cette famille québécoise jouée par des acteurs remarquables. Derrière une bande-son brodée de Pink Floyd, des Rolling Stones et de David Bowie, on oublie totalement les acteurs pour les personnages. On passe alors sans arrêt du cinéma du détail, du détail qui compte, dans le pur style Jean-Pierre Jeunet, au style reportage tendance 'StripTease', où la caméra, toujours bien placée, arrive à attraper l'inattrapable.

A commencer par les parents, formidables acteurs, Michel Côté et Danielle Proulx qui nous incarnent à eux deux, le meilleur des années 60, au travers d'un couple de la classe moyenne canadienne, habitant la banlieue et possédant la voiture et la maison qui vont avec. Lui, un fan d'Aznavour, collectionneur de vieux 78 tours, elle, une sorte d'Anémone du cru, un peu mystique , et qui vont élever dans les bons principes des valeurs chrétiennes, leurs cinq fils. Principes qui, il faut le dire, vont s'effriter un à un au cours du film : années 60 oblige, le tsunami de contestation anticonformiste qui frappa toute la société occidentale va atteindre cette famille en son cœur, comme des millions d'autres au même moment, et la distorsion que cette vague provoqua entre les enfants et les parents de cette génération va devenir le sujet principal de ce film.

Je trouve intéressant de la part de Jean-Marc Vallée, l'auteur-réalisateur d'avoir replacé la question homosexuelle dans le cadre ces années là. Dégagé du discours actuel, tellement prescrit par le politiquement correct, la question est bien posée. On y retrouve le discours rude et viril qu'on appelle aujourd'hui 'homophobe', dans la bouche du père, mais c'est un régal d'humour et de finesse derrière cette apparente brutalité du propos (à noter : un savoureux dialogue sur la sodomie entre le père et la mère).

Zacharie, 4ème fils, 7éme si l'on comptait les fausses couches, est il donc un homosexuel ? Pour mon compte, je n'en sais rien et je m'en fiche un peu. De toute façon ce fils va subir la projection de tous les fantasmes de tout le monde. Et franchement il y a de quoi en perdre son identité.

Pour sa mère, il est doué de dons supra naturels, puisqu'il est né un 25 décembre et qu'il calme les bébés quand il les prend dans ses bras, c'est limite qu'elle n'ait pas mis au monde un nouveau messie. Pour son père c'est un homosexuel, 'un fif' ('pédé' en québécois) puisqu'il l'a vu enfiler une robe et des colliers quand il avait 10 ans. Puis enfin pour ses frères, c'est un faible puisqu'il ne répond pas à leurs provocations. PUISQUE. Voilà la tyrannie du PUISQUE. On interprète des éléments existants et réels, et PUISQUE il agit comme ça, alors on en tire SA propre conclusion. Conclusion très subjective et personnelle pour chacun : en effet ce n'est pas la mère qui fantasme sur l'homosexualité de son fils, ni le père sur ses dons mystiques. Chacun projète à priori ce qui lui est propre et l'anime ou le perturbe, rapports de forces entres gamins désireux de s'affirmer, refoulement ou déni de l'homosexualité pour un père par trop conformiste, frustration dans la banalité du quotidien de sublimation spirituelle pour la mère.

Certes Zach' a le caractère un peu faible, et il accepte d'être ce que ses parents veulent qu'il soit. D'où une crise identitaire à l'horizon. Il lui faudra aller à Jérusalem, dans une boite homo pour confronter le fantasme de ses parents à la réalité. Zach. Le touchant Zach alias Marc-André Grondin.

Mais les années 60 c'est aussi 'Sex, Drugs & Rock'n Roll' : le grand frère, Raymond, lui, est un fort. "Ah lui ! C'est pas un 'fif' ! les femmes, il les aime", pense son père. A mon avis il les baise plus qu'il les aime, et puis même le plus fort, est-il plus fort que la drogue ? Ce frère a une violence en lui à fleur de peau : c'est de la nitroglycérine : Terrible. Il n'y a pas une fête ou un repas dans cette famille qui ne soit fragilisés par sa présence. une parole, une attitude et c'est la bagarre. A tel point que lorsqu'il s'en ira, on soufflera en secret.

Il reste ce disque. Ce fameux disque collector, rarissime et irremplaçable, mais brisé, à l'image de cette relation entre Zach et son père, relation qui fait le nerf de ce film et dans laquelle bien des hommes, en voyant ces images vont pouvoir y retrouver de leur propre adolescence, y voir de leur propre vie.

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